Pendant des années, c'était le secret le mieux gardé du luxe : plutôt que de brader leurs invendus et d'abîmer leur image, certaines maisons préféraient les détruire. Le scandale avait éclaté en 2018, quand Burberry avait reconnu avoir détruit l'équivalent de 28,6 millions de livres de marchandises en un an, avant d'y renoncer. Depuis le 19 juillet 2026, la pratique est interdite aux grandes entreprises dans toute l'Union européenne.
Ce que dit la nouvelle règle
L'interdiction découle du règlement européen sur l'écoconception des produits durables (ESPR), complété en février 2026 par deux actes de la Commission. Elle vise les vêtements, accessoires d'habillement et chaussures invendus, y compris en cuir. Elle s'applique aux grandes entreprises depuis le 19 juillet 2026 et s'étendra aux entreprises de taille moyenne en 2030 ; les petites et micro-entreprises en sont exemptées. Selon la Commission européenne, 4 à 9 % des textiles invendus en Europe étaient détruits chaque année avant d'avoir été portés, générant environ 5,6 millions de tonnes de CO₂, presque l'équivalent des émissions nettes de la Suède en 2021.
Autre volet, peut-être plus décisif : la transparence. Les grandes entreprises doivent déclarer chaque année le nombre et le poids des produits invendus qu'elles ont écartés, les raisons de ce choix et la part envoyée en traitement des déchets. Un format de déclaration standardisé s'appliquera à partir de début 2027. En France, la loi anti-gaspillage (AGEC) interdisait déjà la destruction des invendus non alimentaires depuis 2022.
Des failles bien réelles
Le texte prévoit des dérogations : produits dangereux ou non conformes, contrefaçons, articles endommagés ou insalubres, produits restés sans preneur après avoir été proposés au don pendant au moins huit semaines. Surtout, la destruction reste possible lorsque des caractéristiques protégées par la propriété intellectuelle, comme un logo ou une marque, ne peuvent être retirées sans abîmer la pièce. Une exception taillée sur mesure pour le luxe, que relève la presse spécialisée. Les sacs à main, eux, ne figurent pas dans le périmètre du texte, qui couvre vêtements, accessoires et chaussures.
Transparence contre désirabilité
Le vrai bouleversement est peut-être ailleurs. En obligeant les marques à publier leurs volumes d'invendus détruits, la règle pourrait révéler quelles collections ont été boudées par les clients, une information que les maisons protégeaient jalousement. Pour un secteur dont la valeur repose sur la rareté et la maîtrise de l'offre, devoir admettre publiquement ses surplus est un changement culturel. Les alternatives existent : ventes privées au personnel, revente encadrée, réintégration dans les archives, upcycling ou recyclage des matières. Encore faut-il qu'elles ne deviennent pas, à leur tour, un recyclage de façade.
L'avis d'Ecolochic
L'interdiction est une avancée réelle, et la transparence imposée sur les volumes pourrait faire plus pour réduire la surproduction que l'interdiction elle-même. Mais il faut regarder le texte en face : exception pour les pièces logotées, sacs exclus du périmètre, contrôle confié aux autorités nationales, entreprises moyennes attendues seulement en 2030. Le luxe dispose encore de marges de manœuvre confortables. La seule vraie réponse au problème des invendus reste de produire moins et mieux. Les premières déclarations de 2027 diront si les maisons ont choisi cette voie, ou seulement celle de la discrétion.
Infos pratiques
- Texte : règlement européen sur l'écoconception des produits durables (ESPR), actes délégué et d'exécution adoptés le 9 février 2026
- Interdiction : grandes entreprises depuis le 19 juillet 2026, entreprises moyennes à partir de 2030
- Déclaration des volumes : format standardisé à partir de début 2027
Crédits photo : Mictlancihuatl, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons). Photo d'illustration : conteneur de vêtements usagés à Bonn.

